Comment peux-tu supporter le handicap ? Tout simplement car j'ai vu des cas bien pire que le miens. Par rapport à certains, je n'ai pas le droit de me plaindre. J'arrive à manger seul, à me transférer sur le lit, sur le fauteuil roulant, dans une voiture, etc. Après c'est vrai que par définition, l'être humain ne se satisfait jamais de ce qu'il a. Un tétraplégique veut être paraplégique, le paraplégique veut marcher, ... le "pauvre" veut être riche et le riche veut être encore plus riche. A partir de là, il vaut mieux faire avec certaines choses. Et ce n'est pas le "philosophe milliardaire" BHL qui parle.


Qu'est-ce qui te manque le plus ? Le sport, j'en ai pratiqué plusieurs où j'étais très bon. Mais la natation était celui que j'avais le plus pratiqué ( 5ans ). J'en faisais en sport-étude, c'est à dire que j'allais m'entrainer entre midi et deux et tous les soirs. Je m'étais qualifié pour participer au championnat de France. Mon rêve était aussi d'être pompier, j'avais fini 1er d'un concours pour entrer chez les Jeunes Sapeurs Pompiers de Marignane ( JSP ), le mercredi aprèm on faisait tout ce qui est manœuvres et théories et le samedi sport. Bref, les sensations que me procuraient les activités sportives est vraiment quelque chose qui me manque énormément. Marcher pour aller dans un Super U ou chez Carrefour, à la limite je m'en branle pas mal.


As-tu déjà consulté un psy ? Non jamais. À 15 ans je faisais parti de ceux qui disent "je ne suis pas fou". Aujourd'hui, à presque 30ans, je pense pareil avec une certaine nuance. Dans le sens où lorsque t'as un soucis à l'extérieur, t'as beau rentrer dans le bureau d'un thérapeute et en ressortir, les difficultés sont toujours présentes. Alors, dans la mesure du possible, faisons avec.


As-tu déjà pensé au suicide ? Non. Et pourtant, comme beaucoup de gens, je faisais parti de ceux qui disent "si je suis en fauteuil roulant, je me tire une balle". Mais lorsque ça arrive, on espère s'en sortir, puis au fil d'un long apprentissage plus ou moins conscient, on apprend à vivre avec.


Ton intimité avec les soignants ? Au début, surtout en pleine adolescence, il est très gênant de dévoiler son intimité au personnel soignant. De peu qu'on ait une érection au moment de la toilette et on a le visage plus rouge que sa verge. Mon corps est tombé dans le domaine public. Des jeunes, des vieilles, des hommes, des gens sales, tout y passe.

Puis parfois, des amitiés naissent, des relations amoureuses aussi ! C'est certes contraire à la déontologie, mais on ne peut pas toujours aller à l'encontre des attirances. Que ça soit du côté soignant ou du côté patient.

Bref, avec les années, on finit par ne plus avoir de gêne, même si on a toujours ses petites préférences et un feeling différent avec les intervenant(e)s.


Comment fais-tu pour aller aux toilettes ? Ne pouvant rien contrôler, j'ai ce qu'on appelle un "Pénilex" pour uriner. C'est une sorte de préservatif avec un trou au bout, relié via un tuyau à une poche attachée à la jambe. Ça fait rêver ! Pour les selles, je dois mettre un suppositoire ( Dulcolax ) 1 jour sur 2 qui agit après 30mn-1h, logiquement je suis tranquille pendant 48h et rebelote ... En 14 ans j'ai donc eu 2555 suppo ! ( C'était le paragraphe "vas-y que je t'emballe" )


Et toi ton hygiène de vie ? Bien je ne bois pas, ne fume pas ( ni cigarettes, ni joints, ni calumet ). Déjà qu'en étant tétra on fait tout lentement, pas la peine d'en rajouter !


As-tu eu des copines ? Oui, dont une avec qui je suis resté 4 ans avec 3 ans de vie commune. Sincèrement, au début je pensais que je pouvais faire une croix sur la vie sentimentale. Finalement non ...


Tu sens lorsqu'on te touche ? Oui, la sensibilité est normale au dessus du torse et aux bras. Par contre sous le torse, j'ai une sensation altérée, un peu endormie. Je ne sens ni le chaud, ni le froid, ni la douleur. Quant aux pipes, rassurez-vous, j'ai la chance de ne pas trop mal les sentir. Ouf ! L'honneur est sauf, même dans l'adversité, un homme reste un homme.


As-tu une érection ? Oui, par contre ça ne tient pas très longtemps. Sauf avec les cachetons genre Cialis. Sinon, il y a aussi les injections d'Edex. L'érection peut durer entre 3h30 et 4h non-stop ! J'ai limite de la peine pour mon sexe lorsque je le vois à bout de souffle, qu'il veut retomber, mais que le produit injecté le prend à "coup de claques" pour qu'il reste éveillé ...


Quand tu fais l'amour, tu ressens quoi exactement ? Du plaisir, alors certes ce n'est pas avec le sexe où j'en ai le plus à cause de la sensibilité qui est atténuée, même si ça reste agréable. Une fois que le deuil de la levrette est fait, c'est plus dans la tête que ça se passe. Voir une fille nue, la toucher, la caresser, etc, procure déjà de très bonnes sensations. Son propre plaisir passe aussi et surtout par celui de la partenaire, sans quoi on s'emmerde ! Du moins en ce qui me concerne.


As-tu parlé sexualité avec ton médecin ? Non, lorsque j'avais 15 ans, j'étais trop timide pour ça. Puis sur le moment, j'avais quand même d'autres priorités, même si je me posais déjà quelques questions. Ceci dit, vers mes 22 ans, je me suis décidé à consulter un spécialiste.


As-tu eu des rapports sexuels avant ton accident ? Non, sauf si on considère son poignet comme partenaire. Du coup, il m'est impossible de connaitre les sensations réelles, avec toutes ses subtilités, d'une pénétration vaginale, etc.


Après ton accident, comment s'est passé ton 1er rapport sexuel ? Pour resituer les choses, ma vraie 1ère relation sexuelle je l'ai eu à 22 ans. Avant, je n'osais pas, j'étais gêné par la poche à urine etc. Sinon, ma première fois fut catastrophique ! Lors de la pénétration, les accoups répétés sur ma vessie m'ont déclenchés l'envie d'uriner ! Ne pouvant me retenir, le lit a fini en piscine chauffée. Mon ex-copine a eu la délicatesse de faire le nécessaire comme si de rien n'était. Désormais, ce genre d'accident ne m'arrive plus étant donné que je vide ma vessie discrètement avant le rapport ! On apprend sur le tas ...


Peux-tu avoir des enfants ? Si oui, peuvent-ils naître tétra ? Oui et en bonne santé ! Admettons vous vous cassez un bras et que vous décidiez de faire un enfant, naîtra t-il avec un bras cassé ? Non, ben là c'est pareil


Arrives-tu à éjaculer ? Oui, d'ailleurs de ce côté là j'ai beaucoup de chance car la grande majorité des paraplégiques et des tétraplégiques ne peuvent-plus accéder à l'éjaculation de façon naturelle. Cependant, la sensation est moins bonne qu'avant mon accident et provoque même parfois un mal de tête ! La loose ...


As-tu une libido ? Peut-être même trop exacerbée ... Ça suffit comme réponse ? ;-)


Faire l'amour, ça se passe comment ? Sur le fauteuil, allongé, préliminaires sur une table, etc ... Puis avec le temps, étant donné qu'on est quand même limité au niveau des positions, on innove avec des jeux sexuels ( cartes, dès, ... ), sextoys, etc ... Ça casse la routine et ça permet de changer un peu les rôles ! Faire la planche sur le dos ça va 5mn.


L'improvisation ? Bien pour ça j'ai mon astuce ... Lorsque je sens que la journée va être rose, je prends mon médicament ( Cialis 20mg ) ni vu ni connu, qui permet d'avoir une érection durable à n'importe quelle heure de la journée si le pénis est stimulé ( sur un délai de 24h ). Puis je gère ma consommation d'eau et ma vessie. Tout est transparent pour la partenaire, car je fais tout ça à son insu ( surtout au début d'une relation pour paraître le moins atteint possible ;) ). Bref, il faut toutefois enlever la poche à urine, éventuellement se transférer sur le lit, etc ... M'enfin, selon le contexte, l'improvisation est plus ou moins réalisable.


Arrives-tu à être vraiment heureux ou est ce que c'est une façon de te persuader pour mieux vivre ton handicap ? Le handicap en lui même n'a pas vraiment d'incidence sur le fait d'être heureux ou pas. Tout comme le fait que d'être valide n'est pas une condition primordiale pour être heureux.

Généralement, c'est la solitude, l'estime de soi, le renfermement, le manque d'amour et de vie sociale qui fait qu'une personne soit malheureuse ou pas, quelque soit son état de santé. Quelqu'un qui est en fauteuil roulant ne va pas tous les jours dire "putain je veux marcher, snif snif snif", mais plutôt chercher à avoir une vie la plus normale possible.

Même si c'est difficile à croire, la grande majorité de mes ami(e)s en fauteuil roulant sont biens plus heureux que beaucoup de mes ami(e)s valides. Leur accident ne leur a pas empêché de refaire leur vie, certains sont mariés, ont des enfants, ont repris le boulot, voyagent et sont toujours apte à la déconnade. Le fait de côtoyer et de vivre pendant des mois avec des personnes à moitié-morte, comateuse, sous-respirateur, etc dans les centres de rééducation permet de relativiser énormément sur son cas personnel. Ceci aide énormément à ne pas se lamenter sur son sort.

Lorsqu'on regarde la télévision, on croit que le bonheur c'est d'enchaîner les conquêtes, d'avoir la grosse bagnole, les liasses billets qui tombent des poches, la piscine à débordement avec des bombes qui nous attendent nues sur les transats. Certes ça ne doit pas être désagréable, mais le bonheur est un sentiment compliqué qui varie au grès du temps et de ses envies quelque soit sa situation professionnelle, sociale, familiale, médicale, ...

En bref, je suis parfaitement conscient de mon handicap, il m'arrive d'avoir certaines frustrations comme le regret de ne pas pouvoir partager certaines activités avec des ami(e)s ou copine, mais au final on finit par apprécier les choses les plus simples.


Bref, La Roue Tourne - Ludo ;-)